Bastareaud : « avec ma génération, la santé mentale c’était tabou »

Par Willy Billiard
Basta Show_Episode 1

Le BastaShow, c’est un face à face chaque semaine pendant le Tournoi des Six Nations entre Mathieu Bastareaud, ancien trois-quarts centre international, et un invité pour une discussion libre, sans langue de bois, entre joueurs de rugby de haut niveau. Pour le tout premier épisode de cette émission à voir en exclusivité sur la chaîne YouTube de RugbyPass, « Basta » aborde un sujet d’actualité qui touche de plus en plus le monde du rugby : la santé mentale.

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Face à lui, Baptiste Serin, la charnière de six ans son cadet, qu’il couve actuellement au RC Toulon. La discussion s’engage et les souvenirs remontent, liant le passé et le présent, les anecdotes et impressions d’hier ayant une incroyable résonnance dans le monde d’aujourd’hui.

Les années noires du XV de France

Deux générations se font face et Baptiste Serin, du haut de ses 29 ans, ne se sent plus si jeune, bizarrement. « Ce qui m’impressionne, c’est comment les jeunes qui arrivent se comportent », remarque-t-il. « T’as l’impression que tout glisse, qu’il n’y a pas de pression. Ça glisse sur eux, ça se voit. T’as des mecs, tu les lances, ils marquent un doublé au premier match, ils sont hermétiques à toute pression. Je pense que cette nouvelle génération apporte un peu ça par rapport à nous et la tienne quand j’ai commencé. Limite, les mecs se foutaient des tartes avant le match. La génération encore avant, ça s’enfermait dans les douches ! »

Basta se marre, puis reprend son sérieux quand il vient à évoquer son parcours, les dernières années noires du XV de France entre trois Coupes du Monde, grosso modo entre 2011-2019.

« Quand tu as commencé », lance-t-il à Baptiste Serin, « notre génération était un peu dans le creux de la vague. Chaque match contre n’importe qui, c’était un maximum de pression parce qu’on n’y arrivait pas. Même pour nous qui étions un peu anciens. Je ne dirais pas qu’on avait peur, mais on avait cette mauvaise pression.

« Je dis toujours qu’il y a la bonne et la mauvaise pression et quand tu commences à basculer sur la mauvaise, tu ne prends plus aucun plaisir. Et je pense que ça se voyait sur cette période-là, c’était compliqué. »

La génération tampon

Serin est arrivé juste dans l’intervalle (été 2016) et a vécu la transition. « Nous, notre génération a eu de la chance par rapport à ça », reconnaît-il. « Vous avez été nombreux à être ultra protecteurs ; je ne sais pas si vous avez fait exprès. J’ai cette image de Guilhem (Guirado, le capitaine de l’époque, ndlr) par exemple qui a beaucoup pris de choses sur ses épaules sur ces années-là. Vous avez fait tampon.

« Quand notre génération est arrivée, on a été formé dans la dureté. C’était des moments où ça a été dur pour tout le monde. J’ai une image d’un match où on gagne à la 100e minute contre le Pays de Galles quand la Choule (Damien Chouly, ndlr) marque après 25 mêlées… (le 18 mars 2017, la France bat les Gallois au terme d’un match interminable au Stade de France : 20-18, ndlr) il y avait plein d’anciens joueurs et tout le monde se pleurait dans les bras. C’est un moment qui m’a marqué de les voir comme ça. Tu vois que des moments comme ça touchent les mecs. Ça touche l’homme ; c’est plus des joueurs de rugby. Ça te resserre. Ce sont des moments que je retiens. »

Cette pression médiatique accompagnée de la pression des résultats était alors vécue de manière différente. Les réseaux sociaux n’étaient pas aussi présents dans les vies, les sujets touchant à l’intime n’étaient pas encore spécifiquement évoqués dans le monde du sport de haut niveau.

Le break de Grégory Alldritt

Quelques années plus tard, l’époque a fait un immense bond en avant. Après cette Coupe du Monde de Rugby 2023 qui a tout canalisé, jusqu’à être la plus regardée de tous les temps, le bouchon a sauté. Et Gregory Alldritt, s’il fallait ne citer qu’un exemple emblématique, a pris un congé sabbatique exceptionnel de deux mois pour recharger ses batteries et revenir encore plus fort avec La Rochelle.

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« Pendant quatre ans on l’a utilisé beaucoup, que ce soit avec La Rochelle et l’équipe de France. Avant, à mon époque, ça n’aurait pas été accepté. On voit quand même qu’on accorde beaucoup plus d’importance à la santé mentale », constate Mathieu Bastareaud.

« Il y a dix ans quand j’ai commencé… je ne dirais pas que c’était tabou, mais je pense que tu serais passé pour un peu faible de parler de ça, de santé mentale et tout », abonde Baptiste Serin. « C’était très peu abordé. Maintenant, c’est un sujet ultra important.

« Il y a eu le cas de Greg qui a fait un break après la Coupe du Monde. Franchement, je pensais qu’il allait y en avoir plus. Peut-être que certains ne l’ont pas dit. »

« Pour ma génération, parler de santé mentale c’était tabou », lâche Bastareaud, le ton grave.

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« J’ai eu des gros problèmes à ce niveau-là. Quand j’ai essayé d’en parler, j’avais l’impression de passer pour un fou ; comme tu dis : pour un faible. Comme on est dans un sport où on te dit tous les jours il faut que tu sois le plus fort, c’est compliqué. Je suis content pour vous parce que maintenant vous pouvez en parler librement. Tu peux en parler sans qu’on te regarde de travers, sans qu’on te traite de fainéant si tu prends une semaine de vacances. Je l’ai vécu, ça. Je pense que c’est plutôt bien que ça vienne des joueurs, que les lignes bougent un peu. »

L’exemple de Toulon

Le monde du rugby s’est ouvert à cette problématique et des initiatives ont été lancées. A Toulon par exemple, le club de Baptiste Serin ou Mathieu Bastareaud est aujourd’hui team manager après avoir été joueur pendant presque dix ans, on met l’accent sur le sujet.

« A Toulon, Pierre (Mignoni, directeur du rugby, ndlr) nous met une personne pour parler quand ça va, quand ça va pas. Je ne dirais pas que c’est un prépa mental, mais c’est une personne capable de gérer tes émotions, gérer des choses qui ne vont pas, te préparer mentalement à tes objectifs, te recadrer par moment car mentalement t’y es pas », explique Batiste Serin.

« Après, libre à toi de dire oui ou non de travailler avec cette personne. Mais je trouve ça bien parce que c’est mis en place par un manager. C’est pour le bien de l’équipe. Si tu te sens bien individuellement dans ta tête, c’est positif. »

Si le monde du rugby évolue aujourd’hui, c’est aussi parce qu’il est de plus en plus en phase avec une époque qui ne laisse plus rien passer, aidée en cela par une médiatisation à outrance, une volonté de montrer l’envers du décor.

« Whistleblowers, ça te fait quelque chose à l’estomac »

On le voit avec la série de Netflix en huit épisodes Six Nations : Full contact, mais aussi avec le documentaire évènement de World Rugby sur les arbitres de la Coupe du Monde de Rugby, Whistleblowers, diffusé à partir du 1er février en exclusivité sur RugbyPass TV.

« Whistleblowers, ça te fait quelque chose à l’estomac », prévient Mathieu Bastareaud qui l’a vu en avant-première. « T’es un peu comme moi, on aime bien râler à l’arbitre, on peut monter vite, on peut avoir quelques échanges… toujours dans le respect. Mais ça te remet quand même les choses à leur place. Derrière le sifflet, il y a des hommes.

« Ça commence avec Wayne Barnes, qui est le meilleur au monde – t’as l’impression que rien ne passe sur lui… – et qui craque, il lit les tweets, les messages qu’il reçoit de supporters, que ce soit lui ou sa femme, c’est juste ouf. »

Wayne Barnes choisira de mettre un terme à sa carrière internationale quelques jours après avoir dirigé la finale de la Coupe du Monde de Rugby 2023 après avoir subi un torrent de haine et de menaces de mort.

L’arbitre vidéo de ce match, Tom Foley, fera de même quelques semaines plus tard. L’arbitre sud-africain Jaco Peyper annoncera lui aussi se retirer (pour raisons professionnelles) et l’arbitre néo-zélandais Ben O’Keeffe voudra prendre du recul.

« Maintenant il y a une arme destructrice, c’est le réseau social », regrette Baptiste Serin. « Tu peux t’appeler Wayne, Baptiste, Matthieu ou qui que ce soit ; quand tu fais un mauvais match, quand tu arbitres mal, quand tu dis un truc qui n’a pas plu, tout le monde est libre d’envoyer un message et de casser le joueur ou l’arbitre.

« La meilleure des choses est de ne pas regarder. Quand t’es une personnalité publique, tu es sujet à beaucoup de choses comme ça. C’est quelque chose que j’envie aux générations qui nous ont précédés. Même de faire quelque chose hors rugby. A l’époque, après un match important, ils sortaient en boîte, quelque chose d’anodin, ils étaient jugés par personne. »

Une autre époque, pas si lointaine.

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