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Témoignage : le jour où Pierre Mignoni a explosé de l’intérieur

L’entraîneur en chef du RC Toulon, Pierre Mignoni, lors du match de l’Investec Champions Cup entre le RC Toulon et le Munster au stade Félix-Mayol, à Toulon, en France, le 11 janvier 2026. (Photo Shauna Clinton/Sportsfile via Getty Images)

Pierre Mignoni a-t-il fait un burn-out ? « Je n’aime pas les mots anglais », sourit-il. Lui préfère une « décompensation ». La différence c’est que le burn-out est un syndrome d’épuisement lié au travail (dû notamment à un stress chronique), alors que la décompensation désigne, d’une point de vue psychiatrique, le moment où un équilibre psychique fragile cède brutalement (dépression sévère, épisode maniaque, psychose, crise anxieuse majeure, etc.).

Le récit d’un effondrement brutal

Le directeur du rugby se Toulon a mis ce mot sur ce qui lui est arrivé. D’un courage et d’une honnêteté exemplaires, le Toulonnais a accepté de se livrer comme jamais face à quelques journalistes sur l’épisode qu’il vient de vivre. Bref rappel des faits : au soir de la lourde défaite face à Clermont à Mayol (14 février), il lâche : « Je me laisse 48 heures, et je vais prendre mes responsabilités ».

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Il se fixe un ultimatum et quelques jours plus tard le club annonce qu’il se met en retrait pendant quelques jours. Cette parenthèse durera trois semaines.

Dans son entrevue, Pierre Mignoni décrit une montée progressive de signaux d’alerte, suivie d’un effondrement brutal (décompensation) avec arrêt quasi complet, puis une remontée par petites étapes (sommeil, repos, marche, reprise partielle du travail).

Un lent glissement avant la chute

Le technicien fait remonter ses premiers signaux d’alerte à la victoire contre Montpellier le 25 janvier (30-27, 15e journée). « Je n’étais déjà pas bien. Je ne me sentais pas dans mon état normal », raconte-t-il. Puis le déplacement à Pau la semaine suivante se solde sur une lourde défaite (32-12). C’est là que l’état empire, à quelques jours de recevoir Clermont le 14 février.

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« Pour dire la vérité, la semaine avant Clermont, j’ai eu des vertiges plusieurs jours », décrit-il, dévoilant son rythme de travail effréné, lui qui ne dort que cinq à six heures par nuit, quand la moyenne des Français tourne autour de 6h50… et que c’est loin d’être suffisant : réveil à 5h, au bureau à 5h20, des journées jusqu’à 18h-22h, pas ou peu de vacances, une charge mentale très lourde, le sentiment d’être un “surhomme” et de pouvoir encaisser sans limite.

« Mes enfants, certainement, ne devaient pas reconnaître leur père. Là, je me suis dit qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas », admet-il.

« Mon corps m’a lâché »

Et puis c’est le choc : « Mon corps m’a lâché », au lendemain de la défaite face à Clermont. « Ce n’est pas un match perdu qui m’a mis dans cet état. Bien évidemment, c’est une goutte d’eau qui a fait déborder. Mais, vous savez, j’en ai perdu des matchs, malheureusement, à la maison aussi, et cela tout au long de ma carrière. Là, mon corps m’a lâché. »

Grosse fatigue. « J’ai dormi pendant cinq jours », raconte-t-il. « J’avais la sensation que ma tête faisait 20 kilos. Honnêtement, je n’arrivais plus à marcher. J’ai marché au bout d’une semaine, où j’ai pu faire le tour de mon jardin. Après, en revanche, j’ai marché tous les jours. […] C’était une autre étape. La première, c’est tout con (sourire), mais il a fallu que je sorte de ma chambre. J’ai une maison avec un étage, et il a fallu descendre pour aller manger.

« C’est assez effrayant, car mes enfants ne me voyaient pas sortir de la chambre. C’est assez effrayant… », soupire-t-il.

Il a dormi cinq jours d’affilée

Son épouse le soutient de manière indéfectible, il a du mal à répondre aux appels, empêche ses parents de venir le voir dans un premier temps. Il confie qu’il a « ouvert [son] ordinateur une seule fois » en quinze jours, pour le refermer au bout de « trois minutes », incapable de se concentrer.

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« Après avoir dormi pendant cinq jours, je suis allé passer un examen, une IRM cérébrale. Le docteur pensait que j’avais fait un petit AVC, ou que je risquais d’en faire un. C’était plus dans la prévention. On ne sait jamais, mais j’étais quasiment sûr que je n’avais pas ce problème. C’est la seule fois, en 15 jours, que je suis sorti réellement de chez moi. »

Pierre Mignoni se met en pause ; une décision prise avec le médecin du club, le président et le consultant haute performance (Pierre Dantin), qui lui dit clairement : “il faut vraiment soigner”. « C’est un luxe d’avoir pu le faire », reconnaît-il, reconnaissant. Avec le soutien majeur de sa femme, de ses enfants, de ses parents (très inquiets), du staff, des joueurs et d’anciens joueurs, il recommence lentement à sortir la tête de l’eau, à marcher, à s’aérer.

Trois semaines pour renaître

Cette « rééducation » se fait par étapes : sortir de la chambre, descendre manger, marcher dans le jardin, puis marches plus longues en forêt (où il se surprend à tenir 2h30 alors qu’il visait 20 minutes, signe qu’il va mieux) et enfin reprise très progressive des contacts avec le groupe : d’abord éviter de se montrer, puis venir simplement saluer les joueurs avant un match (Lyon). Il raconte que, ce jour-là, « les joueurs étaient apparemment choqués alors que j’allais déjà mieux ».

« La santé mentale est un sujet intéressant dans le milieu du rugby. Je le savais pour les joueurs. Pour les coachs, je l’ai lu jusqu’à ce que cela m’arrive. Ça fait 15 ans que je fais ce métier. Ça fait plus de 30 ans que je suis dans le rugby professionnel, et encore plus dans le rugby. J’ai un tempérament qui ne s’économise pas. J’avoue que je l’ai pris dans la gueule », affirme-t-il.

Aujourd’hui, Mignoni va bien et a pu reprendre progressivement après accord médical. Il assume publiquement que ce n’est pas une faiblesse mais un signal d’alarme du corps, lié à une charge mentale excessive. « Honnêtement, je ne crois pas que cela soit une faiblesse. Vraiment, ce n’est pas être faible. C’est pour devenir plus fort. »

La santé mentale ne doit pas être un sujet tabou dans le rugby

Il a commencé à ne plus se lever à 5h, à repousser d’une heure, à mieux déléguer au staff, à redistribuer les responsabilités, à limiter la “disponibilité 24h/24” liée au métier.

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De cet épisode inquiétant, il en tire une leçon personnelle : il n’est « pas Superman », son mode de vie d’« hyper-engagé » n’était plus tenable pour sa santé ni pour sa famille, et il veut désormais mieux s’occuper de lui tout en continuant à s’occuper des autres.

« La santé mentale est un vrai sujet aujourd’hui. Il faut le traiter. Cette santé mentale chez les joueurs est fondamentale. Mais, chez les coachs, elle l’est aussi », affirme-t-il aujourd’hui. « Et, attention, je ne suis pas là pour me plaindre. Je veux juste qu’on dise que la santé mentale doit être prise en compte, surtout dans notre écosystème. »

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