Dopage en Géorgie : les dessous de l'opération qui a piégé six internationaux
Six joueurs de l’équipe nationale de rugby de la Géorgie ainsi qu’une personne de l’encadrement ont été sanctionnés et suspendus dans le cadre d’une enquête portant sur des échanges d’échantillons lors de contrôles antidopage, ont annoncé l’agence mondiale antidopage (AMA) et World Rugby vendredi 13 mars.
L’identité des joueurs n’a pas été rendue publique dans le rapport alors que l’enquête, commencée avant la Coupe du Monde de Rugby 2023, auquel la Géorgie a participé, se poursuit. Elle porte sur « un système organisé impliquant des drogues récréatives et une substitution d’échantillons », selon l’instance du rugby mondial.
World Rugby a déclenché l’alerte en 2023
C’est World Rugby qui a donné l’alerte en août 2023, soit quelques semaines avant le début de la Coupe du Monde de Rugby en France. La fédération internationale a sollicité l’aide du département Renseignements et Enquêtes (I&I) de l’Agence mondiale antidopage (AMA) après la détection de deux cas présumés de substitution d’échantillons, lançant du même coup « l’Opération Obsidian ».
L’enquête a été menée conjointement entre les deux organismes, pour permettre de mutualiser les ressources et les expertises : l’unité d’enquêtes de l’AMA a assuré la coordination technique, le suivi médico-légal et la supervision des laboratoires impliqués, tandis que World Rugby a pris en charge les volets logistiques, juridiques et financiers, notamment le transport des échantillons et les analyses numériques.
L’Operation Obsidian : héritage d’Operation Arrow en haltérophilie
L’Operation Arrow, vaste enquête menée en 2020 sur des cas de substitution d’échantillons en haltérophilie, avait déjà mis en évidence que ce type de fraude survient fréquemment en série, au sein de schémas répétés. Fort de cette expérience, le protocole d’enquête élaboré dans le cadre d’Operation Arrow a pu être transposé et affiné pour les besoins de l’Operation Obsidian, cette fois dans l’univers du rugby international.
Au cœur de cette méthode, la première étape a consisté à définir précisément le profil des cas déjà confirmés de substitution d’échantillons. Dans le dossier Obsidian, les deux premiers joueurs confondus partageaient plusieurs points communs : nationalité sportive géorgienne, appartenance à l’équipe nationale de Géorgie et inscription dans le groupe cible de contrôles (testing pool) de World Rugby.
Une enquête médico-légale minutieuse pour confondre les fraudeurs
Les manipulations avaient eu lieu lors de contrôles hors compétition en 2022, lorsque l’Agence antidopage de Géorgie (GADA) agissait comme autorité de prélèvement (Sample Collection Authority) pour le compte de World Rugby, depuis 2018.
Les échantillons ont d’abord été sécurisés en étant transférés vers le programme de stockage à long terme (Long-Term Storage, LTS), mesure devenue centrale dans les grandes affaires antidopage récentes afin de permettre de nouvelles analyses a posteriori.
Les formulaires de contrôle, pièce maîtresse pour remonter la filière
La phase suivante a reposé sur l’expertise d’un spécialiste de laboratoire chargé d’examiner les passeports stéroïdiens des joueurs. Sur la base des enseignements de l’Operation Arrow, les enquêteurs ont d’abord classé les dossiers selon un ordre de priorité, en ciblant les cas statistiquement les plus suspects, avant d’élargir progressivement l’examen à l’ensemble du groupe. Dès qu’un échantillon était jugé fortement suspect, une analyse ADN comparative était déclenchée afin de vérifier si le profil génétique correspondait bien à celui de la personne désignée.
Lorsque la substitution était confirmée, il fallait alors réussir à mettre la main sur les formulaires de contrôle antidopage (Doping Control Forms, DCFs), précieux documents où sont spécifiés l’identité de l’agent de contrôle, la présence éventuelle d’un représentant du joueur, ainsi que l’ensemble des éléments de procédure entourant le contrôle. Ces documents permettent de retracer, pas à pas, le déroulement de la mission de contrôle et d’identifier d’éventuels manquements, complicités ou alertes préalables au test.
Ce qui a été repéré lors des confrontations
Sur cette base documentaire, les personnes impliquées – joueurs concernés, officiels présents, encadrants – ont ensuite été convoquées pour des entretiens ciblés. Au cours de ces auditions, les enquêteurs de l’Operation Obsidian ont mis au jour plusieurs éléments de preuve numérique : échanges électroniques, contenus de téléphones ou supports informatiques, venant conforter la thèse d’un système organisé de substitution d’échantillons au sein de l’environnement de la sélection géorgienne.
Au total, cinq épisodes de substitution ont été recensés entre 2019 et 2023, tous liés à l’équipe nationale de Géorgie. Six internationaux géorgiens et un membre de leur entourage sont ainsi apparus au centre du dispositif frauduleux. Tous les joueurs ont reconnu avoir eu recours à la substitution d’urine, tandis que le membre de l’encadrement a admis avoir facilité plusieurs de ces manipulations.
Le rôle compromettant de l’agence antidopage géorgienne (GADA)
Les cinq cas de substitution ont tous été commis hors compétition, alors que la GADA agissait en qualité d’autorité de prélèvement pour le compte de World Rugby. Six membres chargés des prélèvements au sein de la GADA ont été identifiés via les documents de contrôle : deux managers, deux agents de contrôle du dopage et deux accompagnateurs.
L’enquête a établi que l’un des deux managers, unique destinataire des demandes de contrôles transmises par World Rugby, avait instauré une pratique d’alerte anticipée du membre de l’entourage de l’équipe impliqué pour prévenir de l’imminence des tests, en envoyant un message texte en amont de chaque opération.
Informé à l’avance, ce membre de l’équipe partageait ensuite ces informations au sein d’une boucle d’échanges entre les différents protagonistes, mêlant joueurs et membres du staff de la sélection géorgienne. Ce canal de messagerie interne permettait au groupe d’anticiper l’arrivée des contrôleurs et d’organiser la substitution d’urine, au cœur de ce que World Rugby qualifiera plus tard de « schéma orchestré ».
Des manquements graves aux règles internationales de contrôle antidopage
L’Operation Obsidian a également mis en lumière des manquements graves dans la manière dont l’Agence antidopage de Géorgie (GADA) menait ses contrôles. Concrètement, les athlètes n’étaient pas surveillés après la notification, et personne ne les observait au moment où ils urinaient, en violation des règles internationales. Les joueurs et le membre de l’entourage entendus ont expliqué que ces pratiques étaient beaucoup moins strictes que celles qu’ils connaissaient lors de contrôles effectués à l’étranger.
Confrontés à ces constats, les personnes impliquées au sein de la GADA ont rejeté l’ensemble des conclusions, affirmant avoir pleinement respecté la procédure. Ils se sont notamment prévalus de leur accréditation d’agent de contrôle international (IDCO), délivrée par l’Agence internationale de contrôles (ITA), pour attester de leur conformité et de leur professionnalisme.
Mais l’Operation Obsidian a identifié deux épisodes au cours desquels ces mêmes personnes avaient mené des missions de contrôle la veille de la date fixée par World Rugby, avant de falsifier la date sur les formulaires de contrôle pour faire correspondre les documents à la demande initiale…
Soupçons de falsification de documents
Dans l’un de ces deux cas, l’un d’eux est allé plus loin en transmettant à World Rugby un faux document pour expliquer pourquoi l’un des joueurs désignés ne pouvait pas être contrôlé.
Le 25 septembre 2025, les équipes de l’Operation Obsidian ont présenté à World Rugby l’ensemble de leurs conclusions relatives aux soupçons de falsification et le 12 novembre 2025, les constatations ont été exposées au WADA Compliance Taskforce, l’organe chargé de la conformité des signataires.
Le témoignage de Merab Sharikadze, suspendu six ans
Plusieurs internationaux évoluent en première division française, le Top 14, comme l’arrière rochelais Davit Niniashvili ou le pilier droit parisien Giorgi Melikidze, tous deux ayant joué le week-end précédent et n’étant donc pas concernés par cette suspension.
A l’inverse, l’ancien capitaine et légende du rugby géorgien Merab Sharikadze a révélé fin 2025 avoir été suspendu pour six ans pour ce motif.
« Nous nous préparions pour le match contre les Fidji à l’été 2024. Avant d’entrer sur le terrain (…) on m’a dit que j’avais été disqualifié pour dopage » avait-il raconté au média Setanta Sports Georgia dans une vidéo publiée le 12 novembre.
L’ancien capitaine pris dans la mécanique du dopage
« Mon échantillon a été utilisé à la place de ceux d’autres joueurs de rugby. Une personne me l’a demandé, quelqu’un en qui j’avais confiance », a-t-il raconté.
« Je n’avais pas pensé que cela puisse être considéré comme une infraction aussi grave – après tout, ce n’était pas moi qui avais utilisé l’urine de quelqu’un d’autre », mettant en cause le manque de contrôle dans la procédure et réfutant tout intention de tricher.
Un séisme pour le rugby géorgien et un avertissement pour le sport mondial
« L’enquête a été déclenchée lorsque des irrégularités dans des échantillons d’urine ont été identifiées » via les passeports biologiques des athlètes encadrés par World Rugby, un peu avant la Coupe du Monde de Rugby en France, a précisé l’instance internationale.
World Rugby indique également ne pas vouloir faire plus de commentaires « tant que l’ensemble de la procédure disciplinaire n’aura pas été mené à son terme et que les décisions ainsi que les sanctions n’auront pas été publiées. »
« Ce qui s’est passé dans le rugby géorgien est scandaleux et constituera une onde de choc dans le sport et auprès du gouvernement géorgien, ainsi que dans le rugby mondial », estime le président de l’AMA, Witold Banka, en précisant que « des enquêtes plus approfondies sont désormais en cours » dans le sport géorgien.