« La seule raison qui me pousserait à jouer une année de plus... » : pourquoi Tyler Ardron a du mal à raccrocher
Tyler Ardron ne devait plus jouer au rugby à cette période de l’année 2026. Le Canadien avait prévu de raccrocher en juin, de prendre le large sur un catamaran, puis de retrouver un emploi un an plus tard. « Tout était organisé », raconte le troisième-ligne de Provence Rugby. « Ma compagne et moi étions prêts à partir. »
À 35 ans, il avait quelques raisons de vouloir souffler. Entre la sélection canadienne, ses passages en club au Pays de Galles, en Nouvelle-Zélande et en France, une licence universitaire, deux masters, un permis bateau et une qualification pour enseigner le yoga, Ardron a peu ménagé son temps depuis quinze ans. Il a aussi entrepris les démarches pour obtenir la nationalité française.
« Je travaille toujours sur ma demande de nationalité française. Alors, si quelqu’un à la préfecture de Marseille ou de Toulouse lit cet article et peut accélérer un peu les choses, ce serait bien utile », plaisante-t-il. « Je pense qu’il est important de m’accorder au moins une année pour faire une pause et prendre du recul sur la première partie de ma carrière avant de me lancer dans autre chose. »
Une qualification pour la RWC 2027 qui change ses plans
Son projet de retraite a commencé à bouger dès le premier match de la Pacific Nations Cup 2025. « Je suis revenu jouer pour le Canada. Nous avons battu les États-Unis, ce qui nous a qualifiés pour la Coupe du monde. »
Pour sa première apparition en sélection depuis octobre 2022, Ardron avait inscrit quatre essais, dont trois en première période, lors de cette victoire à Calgary (34-20). Le succès du Japon contre les Américains, quelques semaines plus tard, avait ensuite confirmé la qualification canadienne.

« Ça m’a fait réfléchir. Je me suis dit que je devrais peut-être continuer une année de plus pour disputer une dernière Coupe du monde avant de prendre ma retraite. »
Déjà présent en 2015 et en 2019, Ardron entrevoyait une troisième participation. Mais il avait annoncé que la saison 2025-2026 serait sa dernière avec Castres. Le club avait préparé son départ et avancé dans son recrutement. Malgré l’attachement des supporters au Canadien, il n’y avait plus de place pour lui dans l’effectif.
Approché par des clubs de Pro D2 et Top 14
Pour viser l’Australie en 2027, il lui fallait pourtant continuer à jouer. « Je ne pouvais pas faire une pause complète, parce que je veux être en forme à l’arrivée de la Coupe du monde. J’y ai réfléchi pendant un moment et j’en ai parlé avec différents entraîneurs. »
Il n’a pas précipité sa décision. « C’est juste avant le Nouvel An que j’ai décidé avec certitude de jouer une année de plus. Quelques clubs de Pro D2 m’avaient contacté. Des clubs de Top 14 aussi, dont deux qui me semblaient être de bonnes options. »
Son statut de non-JIFF compliquait toutefois les discussions avec les clubs français, contraints de composer avec les quotas de joueurs formés hors de France.
« Ça a pris du temps pour les clubs avec les quotas JIFF, et je le comprends tout à fait. Toutes les équipes ont actuellement fait le plein de joueurs non-JIFF, et il faut trouver un équilibre entre les postes et tout le reste. Une semaine avant que Provence ne me contacte, j’avais deux offres dans des pays différents et je me disais que j’allais en accepter une. Puis Provence est arrivé et je crois que j’ai signé en moins de trente-six heures. »
La Provence plutôt que le catamaran
Au moment de son engagement pour une saison, Provence Rugby se dirigeait vers la première finale de Pro D2 de son histoire. Le projet sportif a compté, mais le cadre de vie a tout autant pesé dans sa décision.
« Il n’y avait pas un seul élément déterminant. C’est l’un des meilleurs endroits au monde pour vivre. Où que j’aille m’installer après le rugby, j’aimerais garder un pied-à-terre dans les environs pour pouvoir revenir. »

« Je ne me vois pas partir définitivement sans jamais revenir. En France, c’est probablement l’un des meilleurs endroits où je pourrais être. J’aime le VTT, le vélo de route, la moto, et j’ai le Luberon juste derrière moi, ainsi que toute la Provence. »
« J’ai acheté un bateau dès mon arrivée parce que j’aime la chasse sous-marine, la voile et être sur l’eau. Je suis à trente-cinq minutes de la mise à l’eau. Je peux rejoindre Cassis ou la Côte Bleue en moins d’une heure. C’est l’endroit idéal pour vivre. »
L’ambition du club a fini de le convaincre.
« En France, c’est probablement l’un des meilleurs endroits où je pourrais être. »
« À cela s’ajoute le projet rugby. Au départ, je ne voulais pas jouer en Pro D2. Je n’avais jamais évolué en deuxième division. Mais la façon dont ils m’ont présenté les choses, leur volonté de jouer les premiers rôles et leur ambition de monter avaient quelque chose d’enthousiasmant. »
Dans le sondage de présaison réalisé par le Midi Olympique, quatorze des seize entraîneurs de Pro D2 avaient désigné Provence comme futur champion. Avec un effectif largement armé pour l’étage supérieur, le club assumait son objectif.
« J’ai parlé avec Philippe (Saint-André, ndlr) et avec Denis Philipon, le président, et il était évident qu’il n’y avait qu’une ambition, gagner le championnat. Pour y parvenir, il faut terminer premier. »
Une dernière Coupe du monde en vue
Cette saison en Provence doit surtout permettre à Ardron de préparer le rendez-vous australien. Dans la poule C, le Canada affrontera l’Argentine, les Fidji et l’Espagne.
À près d’un an du tournoi, le Canadien reste prudent sur les objectifs de sa sélection.

« Quand on regarde le classement mondial et notre position par rapport aux autres équipes, l’Espagne sera celle que nous viserons le plus. Les Fidji et l’Argentine seront deux matchs vraiment difficiles. »
Depuis ses débuts internationaux en 2012, Ardron a vu évoluer le rugby canadien. Il apprécie notamment le travail de Stephen Meehan, dont le premier match officiel à la tête de la sélection avait coïncidé avec son retour contre les États-Unis.
« Nous jouons davantage au large. Il veut pratiquer un rugby plus offensif. » L’entraîneur n’a pourtant pas cherché à imposer immédiatement ses idées.
« Il est arrivé et n’a pas changé grand-chose au début. Je lui parle assez souvent, même si je ne joue pas aussi régulièrement que je le voudrais, mais il a appris à connaître les joueurs avant de décider de notre façon de jouer. Il n’a pas nécessairement imposé “son système”. C’est quelque chose qu’il a très bien fait. Quand je suis revenu cet été, il avait commencé à construire un plan de jeu adapté à nos points forts. »
Ardron y voit une approche qu’il n’avait plus connue en sélection depuis longtemps. « On voit très souvent ce type de fonctionnement chez les entraîneurs. La plupart ont une méthode avec laquelle ils sont à l’aise et s’y tiennent, pour le meilleur comme pour le pire. Ils arrivent avec leur style et, si ça fonctionne pas, ça fonctionne pas. »
« Lui a fait l’inverse. Je n’avais plus vu cela depuis l’époque de Kieran Crowley et de Neil Barnes à la tête du rugby canadien. »
« Ce qui nous manque le plus, c’est du temps ensemble »
Ardron a également marqué contre l’Espagne cette année, lors de la première édition de la Nations Cup, portant son total à cinq essais sur ses deux dernières apparitions internationales. Le calendrier canadien prévoit ensuite des rencontres contre la Géorgie, Hongkong et la Roumanie en novembre, à Tbilissi, Chambéry et Bucarest.

Le troisième ligne voit dans cette compétition une occasion de donner davantage de continuité à la sélection.
« C’est assurément une bonne chose pour Rugby Canada. Le format nous convient plutôt bien. Ce qui nous manque le plus, c’est du temps ensemble, surtout depuis la disparition des Toronto Arrows. »
« Dans l’ensemble, c’est positif, notamment avec les trois matchs de l’été. J’ai pu être libéré par mon club. Evan Olmstead a pu disputer quelques rencontres. Plusieurs joueurs étaient disponibles. Et quand nous ne pouvons pas venir, d’autres prennent le relais et acquièrent de l’expérience. »
« Avec l’arrivée de Stephen Meehan et la mise en place d’une nouvelle organisation offensive, on a commencé à voir les choses se construire cet été. J’ai trouvé que l’équipe avait vraiment progressé au fil des trois matchs au Japon. »
« Il n’existe pas de solution parfaite au calendrier mondial, mais je pense qu’ils ont trouvé une bonne idée et j’espère qu’elle sera maintenue. »
Une retraite encore ouverte
Ardron pense malgré tout approcher de la fin de sa carrière en club. « J’ai le sentiment que ce sera probablement ma dernière saison en club. Cela dit, ma compagne et moi aimons vivre ici, en Provence. »
Une montée pourrait encore modifier ses projets, à condition que son rôle reste utile à l’équipe.
« La seule raison qui me pousserait à jouer une année de plus serait d’avoir vraiment le sentiment de pouvoir aider l’équipe à se maintenir en Top 14 si elle monte. Et à condition que le club soit tout aussi intéressé de son côté. »
« Mais je ne sais pas. Je ne pense pas qu’une décision sera prise avant le Nouvel An, d’un côté comme de l’autre. »
Après le rugby, Ardron souhaite retrouver une place de débutant et construire autre chose. « Je veux vraiment repartir d’en bas, entrer dans un nouveau secteur, gravir à nouveau les échelons et essayer de réussir ailleurs. »
Il ne compte pas pour autant couper tout lien avec son sport.
« Le rugby occupe une place très importante dans ma vie. J’ai déjà aidé quelques jeunes à intégrer des centres de formation ici, en France. Je serai toujours prêt à le faire. Mais, au moins pendant quelques années, je ne veux pas que ma vie soit dictée par le rugby. J’aimerais avoir des week-ends où je puisse simplement me détendre. »
Le catamaran attendra encore un peu.